Depuis que j'ai reçu mes résultats du Baccalauréat, je n'ai presque plus écrit sur ce Blog. Et maintenant que la rentrée pointe le bout de son nez, je sors de cette période de flottement, trop transitoire pour qu'elle soit habitée de quelque création, de quelque article. Finalement, je me contente de publier d'anciens textes (ils ont tout de même un peu plus d'un an !)... Cela m'évite d'en composer de nouveaux et rappelle à ma mémoire les dispositions d'esprit et de c½ur dans lesquelles je me trouvais il n'y a pas si longtemps... Et dans lesquelles je suis peut-être toujours, si du moins je sais rester fidèle à ma plume.
Le premier extrait, celui qui compose cet article, est issu d'une nouvelle que j'ai souhaité écrire pour un concours intitulé « Reflets de Femmes », concours que j'ai abandonné, de même que toutes mes petites entreprises littéraires. De même que toutes mes entreprises en définitive, puisque (quoi qu'aient pu en dire mes professeurs) je me suis toujours montrée ou trop paresseuse, ou trop ambitieuse pour mener à terme quoi que ce soit. Je le regrette bien amèrement.
Voici, je livre ce passage à votre jugement que je sais par avance indulgent. Le prochain article vous plaira davantage, puisque les gens de notre âge s'attachent bien plus aux élans d'un c½ur qu'à ceux d'une vieille dame...
« Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau,
Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau ! »
Alphonse de Lamartine, La Mort de Socrate
A l'origine de la scène, deux mains s'effleurent de trop près. Ce singulier mouvement imprimé aux deux membres, innocemment songé par un poète, place l'½uvre au dernier degré de l'échelle de l'art superbe. Il transfigure cette peinture en un plafond grandiose : la Création de l'Homme pensée par Michel-Ange devient alors le miroir dans lequel se reflète, non sans orgueil ni embarras, La Mort de Socrate vue par Jacques-Louis David.
En 1787, affranchi de toute commande officielle de la maison du Roi, le peintre étudie l'ultime affaire terrestre du philosophe le plus consacré, Socrate. Sur demande tant de Charles Trudaine de la Sablière que de sa propre ambition, il esquisse les traits des antiques avec application. Et, quand bien même porté par la recherche de la gloire que lui apporterait une victoire sur son rival Peyron, travaillant, lui aussi, au même sujet, sans relâche, il s'élance avec feu vers son nouveau labeur. Tout à sa tâche, il pense aussitôt joindre la main de Socrate à la fatale coupe de cigüe, placée, par souci de bel-effet, au centre de la composition. Faisant grand cas des nobles attitudes, un poète suggère alors à David de fondre ce contact mortel en une légère souplesse du poignet, de sorte que le philosophe, tout entier aux hautes idées qu'il exprime, ne saisira la coupe que lorsqu'il aura achevé de parler. Les plus avisés ne manqueront pas de reconnaître ce conseil comme celui d'André Chénier, ami proche du peintre. Ainsi Socrate caresse-t-il son destin sous le pinceau de David comme Dieu frôle l'Homme sous le ciel de Michel-Ange. Sans doute l'artiste doit-il à cette éminente évocation la reconnaissance inconsciente de ses contemporains, mais là n'est pas notre propos.
Ce qu'en pensèrent les juges du Salon de 1787 nous est profondément indifférent, tout comme la myriade de songes qui habita l'âme de David pendant toute la durée de la réalisation. Nous ne saurons jamais de quel regard il appréciait le philosophe, de quelle douceur ou de quelle force il baignait tous ses gestes, de quel ½il il dosait ses couleurs pour imprimer à sa matière cette étonnante jeunesse. Jamais nous ne devinerons les secrets les mieux gardés de la poitrine sculpturale du vieillard à l'aube de sa fin, des replis du vêtement de Platon, courbé à ses pieds ou du rayon spectral venant éclairer sa figure, apportant avec lui l'espoir irrésolu d'un possible Idéal. Jamais nous ne pourrons dire à quel angle de la toile David appliqua son dernier glacis. Et ces questions demeureront éternelles car il n'est pas un amateur, pas un badaud, pas un mortel qui puisse les soulever : devant l'½uvre du peintre se dessine le visage du philosophe, laissant les arts à la technique pour ne se préoccuper que de l'½uvre et de son essence.
De tous les grands noms de la philosophie, toujours Catherine Egurandes avait préféré celui de Socrate. Son aspiration à l'Eternel l'avait souvent touchée, de sorte que l'honorable vieillard aux doctrines millénaires était devenu dépositaire de sa conscience, de ses plus secrètes et ferventes pensées. Mais, s'il lui était un modèle d'intégrité et de justice, jamais Catherine n'avait eu la prétention de comparer son humble existence à celle du philosophe. Jamais, jusqu'à ce jour.
Fixant de son incisif regard argenté la reproduction en noir et blanc de l'½uvre de David imprimée sur l'une des pages du journal qu'elle tenait entre ses mains fanées, elle tenta tout d'abord de se rappeler combien de fois elle l'avait vue. Le commentaire du journaliste, près de l'image, rappelait aux lecteurs que le tableau était exposé au Metropolitan Museum of Art de New-York. Catherine ne se rappelait plus le musée que brièvement mais conservait un limpide souvenir de la toile dont elle aurait pu restituer l'une après l'autre chaque couleur. Pendant l'un de ses voyages aux Etats-Unis, elle avait particulièrement insisté auprès de Charles, son époux d'alors, pour admirer La Mort de Socrate. Ce dernier, qui aimait se qualifier lui-même de fin esthète, n'avait pu refuser.
Après l'avoir bien souvent revue dans des livres, magasines ou reportages télévisés, l'½uvre était devenue familière à Catherine qui ne manquait jamais l'occasion de ressasser de vive voix ou au plus profond de son c½ur, l'émotion ressentie lors de sa première rencontre avec elle : un sentiment de grandeur mêlé d'une infinie humilité devant le sage, en majesté, proférant ses paroles de confiance à l'humanité, résumée dans le petit comité ayant l'honneur et le malheur d'assister à sa fin,.
Bien plus que l'espoir d'un au-delà meilleur, une absolue certitude de l'immortalité de l'âme humaine avait habité Socrate à l'instant de sa mort. Lors sa détermination et sa joie d'entrer dans une nouvelle existence et de se défaire de son enveloppe terrestre étaient devenues absolues. Catherine, elle, était encore loin de les tenir pour évidentes.
Pour l'heure, l'octogénaire replia le quotidien parisien qui encombrait ses genoux et se leva avec peine de son fauteuil fatigué, au tissu crevé par les années. Son attention se porta mécaniquement sur sa canne, qu'elle saisit avec lenteur : à son âge, rares étaient les urgences. Puis elle avança jusqu'au milieu du salon, où elle arrêta un instant ses pas, s'aidant de la table, à hauteur de ses reins, pour ne pas chanceler. Elle considéra alors avec surprise la pièce qui l'entourait, mis un moment avant de réaliser que le jour déclinait et qu'il lui faudrait quelque effort supplémentaire pour se mouvoir jusqu'à l'interrupteur, près de la porte.
Quatre jours auparavant, Catherine s'était demandée combien de timbres étaient nécessaires pour que le courrier qu'elle désirait adresser au centre des impôts parvienne à destination. Les documents contenus dans l'enveloppe étaient conséquents mais cela justifiait-il deux timbres ? Comment apprécier le poids de l'ensemble sans pouvoir se rendre au bureau de poste ? Cela avait été l'unique préoccupation de sa semaine, jusqu'à ce qu'elle se retrouve face à la nécessité d'allumer le lustre du salon. La vieille femme fut alors en proie à des vives réflexions : devait-elle se diriger d'abord vers la cuisine où elle souhaitait se servir un verre d'eau, avant de s'en aller actionner l'interrupteur ? Mais alors la lumière du jour aurait faibli davantage encore et ses yeux éprouvés par les années seraient bien incapables de s'y accoutumer. En vue de ces considérations, Catherine longea la table, que sa canne heurta maladroitement, et consentit à un aller-retour entre les deux pièces, n'ayant qu'une confiance limitée en ses aptitudes d'orientation dans l'obscurité.
Quelques minutes plus tard, elle perçut l'éclat rougeâtre du soleil couchant, sur le point de mourir une nouvelle fois aux confins de l'horizon. Elle approcha de la fenêtre et s'emplit des reflets sanguins dont l'astre avait coutume de se parer, offrant chaque soir un dernier rayon de violence et de fulgurance à l'une des faces du monde. Et, malgré le ciel tourmenté et les quelques gouttes de pluie qui vinrent s'écraser nonchalamment sur les baies vitrées, Catherine ne cessait d'appuyer son regard se la lumière expirante du couchant. Les voitures passaient bruyamment dans la rue, en bas de l'immeuble, lui renvoyant par intermittence tout le brillant du crépuscule.
Un sourire fendit le visage de la vieille femme lorsqu'elle réalisa combien le monde avait d'unité et de constance, combien tous les êtres s'y ressemblaient. Le soleil était Socrate, elle était Socrate, elle était le soleil. L'astre a pour tombeau un ciel affolé, et s'échoue devant tous comme le vieux philosophe est prisonnier de son sort avant d'expirer devant ses disciples. Ces deux grandes figures finissent seules, bien qu'entourées et, pour demeurer dans la mémoire de ceux qui ont eu l'audace de les regarder mourir, rassemblent leurs plus beaux atours, leur plus belle lumière, leurs plus grands traits de philosophie.